Publiée le mardi 15 décembre 2009
Du 02 au 09 novembre dernier, André Crisan de l’association française L’AMI et Pascale Thys de l’association belge HABITAT ET PARTICIPATION, étaient de passage au Cameroun pour le renforcement des capacités du projet « NTIC pour l’emploi des jeunes à Yaoundé ». Entretien.
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T. C. : Que pensez-vous de la situation de l’emploi des jeunes à Yaoundé ?
André Crisan : Au vu des statistiques fournies par l’enquête menée par ASSOAL auprès des acteurs pour l’emploi des jeunes, la situation est préoccupante. Ce taux important oblige le jeune à vivre d’expédients et être à la charge de la famille. Tout cela peut entraîner des mouvements sociaux dus non seulement à l’impossibilité au gouvernement de répondre mais surtout à une aggravation de la pauvreté. Vu le taux de chômage général, le jeune se trouve en concurrence avec les anciens qui détiennent une expérience et qui acceptent un salaire faible.
Pascale Thys : Je ne suis pas spécialiste de l’emploi des jeunes à Yaoundé. Je vais donc donner un avis en fonction de ce que j’ai comme éléments, à savoir des fiches techniques fournies par l’enquête d’ASSOAL et de la rencontre de quelques jeunes lors de cette semaine de ‘formation’. Côté enquête, je dirais que le constat le plus évident est que les divers acteurs qui devraient œuvrer pour l’emploi des jeunes n’agissent pas beaucoup en synergie. Deux exemples intéressants : le secteur de l’art et de l’artisanat est bien développé au niveau des structures de formation, mais l’emploi ne peut se faire via les PME et repose donc uniquement sur la capacité d’auto-emploi des jeunes. Cependant l’auto-emploi nécessite des compétences et des capacités qui ne sont pas à la portée de tous. Chez nous, il existe des filières de formation pour aider les jeunes à créer leur emploi (cours de gestion, administration financière, etc.). Cela semble manquer ici (peu de possibilités d’obtenir un tel appui) et les structures d’appui n’ont pas exprimé dans l’enquête qu’elles mènent ce rôle pour les jeunes. L’autre exemple intéressant est celui de la filière agricole : les structures d’appui semblent soutenir les jeunes qui veulent se lancer dans l’agriculture et de nombreux jeunes rencontrés disent que ce serait une bonne solution pour les jeunes plutôt que de chômer ou de mener des petits emplois à Yaoundé. Mais aucune structure de formation n’existe et le jeune devra donc se débrouiller pour trouver à se former ‘sur le tas’. Côté discussion avec les jeunes d’ici, on retrouve des constats qui sont les mêmes que dans notre pays, à savoir par exemple que l’emploi disponible requiert des formations plus pratiques que ce qui est donné dans des universités. Et on en arrive à des situations assez extrêmes comme celle de ce jeune rencontré qui a une formation universitaire mais qui va suivre ensuite une formation d’inforgraphisme donnée dans des conditions précaires pour trouver de l’emploi. Par ailleurs, cela pose la question de l’emploi pour les personnes qui ont une formation universitaire et ne réussissent pas les concours pour être fonctionnaires. L’emploi des jeunes se pose donc pour tous les jeunes : ceux qui sont sans formation, mais aussi les plus formés.
T. C. : Selon vous, quels sont les secteurs les plus porteurs ?
Pascale Thys : Je pense qu’à cette question il y a deux manières de répondre au vu des résultats de l’enquête et des discussions que j’ai pu avoir ici avec les jeunes. Côté enquête, on voit clairement que deux secteurs sont les plus porteurs d’emploi auprès des PME : celui du commerce et de l’entreprise ainsi que celui de l’entretien, nettoyage et sécurité. Plus de la moitié des emplois sont proposés dans ces secteurs ! Viennent ensuite d’autres secteurs qui couvrent presque le reste du marché : les métiers liés à la restauration, l’hôtellerie et le tourisme, ceux en lien avec le transport et la logistique, les métiers de l’informatique et enfin les métiers liés au secteur des média, de la communication et de la publicité. Mais au-delà de ces résultats chiffrés, venant des offres d’emploi de PME, on peut aussi ajouter que les secteurs agricoles et d’art et artisanat sont très importants : liés à la survie alimentaire ou à des possibilités d’exportation, ce qui dépasse bien sûr la question de l’emploi sur un quartier défini (Yaoundé II). Même dans nos pays fortement industrialisés où la tiertiairisation est poussée à l’extrême, on se rend compte que des besoins relevant des secteurs primaires et secondaires ne sont plus couverts, créant une trop grande vulnérabilité des pays face à la mondialisation des marchés économiques. Cette vulnérabilité est renforcée par les organismes mondiaux qui imposent le modèle économique mondial, mais n’est pas – à mon avis – souhaitable pour le développement harmonieux d’un pays.
T. C. : Le site dédié à l’insertion socio-professionnelle des jeunes, mis à jour peut-il, selon vous, permettre de nos jours à un jeune Camerounais de trouver du travail ?
André Crisan : Comme tout travail d’une Ong, le projet peut sembler être une goutte d’eau mais la dynamique de réseau et surtout les partenariats avec les PME devraient amplifier la visibilité et crédibilité du site. En France, nous avons mis en place un site qui met en relation les PME et les structures d insertion afin de permettre aux PME de trouver des salariés formés à un métier (www.entreprenons-ensemble.fr ).
Pascale Thys : Ce site est un outil parmi d’autres pour aider les jeunes dans leur recherche d’emploi. Il sera très utile si sa mise à jour est régulière, mais bien sûr il ne résoudra pas certains déséquilibres de base qui sont structurels. Je pense qu’il faudrait aussi utiliser ce site comme un observatoire local et permanent de la question de l’emploi des jeunes à Yaoundé. Cet observatoire pourrait ainsi servir d’argumentaire lorsque l’on veut sensibiliser les politiques à la mise en place d’actions spécifiques en faveur des jeunes. Je pense que cela peut aussi servir à mettre le doigt sur certains besoins de développement sectoriel. Je prends l’exemple du secteur ‘entretien – nettoyage – sécurité’. Ce secteur est le deuxième pourvoyeur d’emplois selon l’enquête menée par ASSOAL. Or, aucune filière de formation n’existe et ces métiers sont appris ‘sur le tas’ et, comme le disait un des participants aux rencontres, ‘les jeunes sont formés sur le tas en fonction des besoins de l’entreprise et ont, dès lors, beaucoup de mal à se recaser lorsqu’ils perdent cet emploi’. L’enquête a donc permis de mettre à jour cette ‘lacune’ et pourraient ainsi déboucher sur de nouvelles filières de formation qui rendraient les jeunes plus compétitifs face à l’expérience des plus anciens. Idéalement, ce site devrait non seulement servir les jeunes, mais aussi les autres acteurs qui peuvent apporter des solutions au non emploi actuel des jeunes.
T. C. : Quels rapports faites-vous avec les contextes de l’emploi des jeunes dans vos pays respectifs ?
André Crisan : Quasi même problématique. Le taux de chômage jeune est de 20 % alors que la moyenne tout âge est 10 %. Les hauts diplômés sont aussi touchés. Pour exemple l’association L’AMI cherchait un chargé de mission bac 4 ou 5, nous avons reçu plus de 100 CV.
Pascale Thys : Comme le dit André, il y a des ressemblances avec nos situations. Les jeunes sont deux fois plus au chômage que les plus âgés chez nous, et ce malgré toutes les politiques d’aide à l’emploi des jeunes mises en place par nos gouvernements. Chez nous, les jeunes bénéficient d’aides sociales qui leur permettent de ne pas vivre dans une misère totale lorsqu’ils n’ont pas d’emploi. Mais c’est aussi cette aide sociale qui est un frein à l’emploi car un jeune peut ‘gagner’ autant d’argent à travailler qu’à ne rien faire !!! Notre jeunesse est en perte de repères face à la valeur ‘travail’ dans nos sociétés. Face à cela, il existe des organismes qui proposent aux jeunes en totale décrochage et scolaire et du marché de l’emploi de découvrir d’autres sociétés (en Afrique ou en Asie) pour mieux prendre conscience de cette perte de valeurs fondamentales. Positivement cette fois, je dirai que nos jeunes ont un énorme secteur pourvoyeur d’emplois à leur disposition dans les années à venir : celui des emplois ‘verts’ en lien avec l’écologie, la lutte contre le réchauffement climatique ou la désertification. De nouvelles filières de formation se créent presque chaque année. Aujourd’hui le mot d’ordre est devenu dans nos sociétés celui de ‘développement durable’ où <économie – social – culturel – environnemental – participation – bonne gouvernance> ne peuvent plus se concevoir séparément. Le site Internet créé propose un secteur ‘environnement’, mais il n’y a encore aucune offre de formation ou d’emploi… On peut espérer que cela va se développer !